Présentation : Méthodes d’évaluation

Canadian Children’s Literature / Littérature canadienne pour la jeunesse 113–114 (Spring–Summer 2004): 14–16.

Dans son article intitulé « L.M. Montgomery : la vie et l’œuvre d’un écrivain populaire », publié en 1986, D.W. Russell constate qu’il existe « un déséquilibre singulier entre la renommée mondiale de l’œuvre de L.M. Montgomery et la réception critique de son œuvre » (101). Ce déséquilibre semble peu surprenant puisque la réception critique de cette œuvre en anglais avait à peine commencé en 1986 et que seuls deux romans de Montgomery, Émilie de la Nouvelle Lune et Anne . . . La Maison aux pignons verts, étaient disponibles dans la langue de Molière. En effet, malgré deux traductions européennes antérieures — Anne ou les illusions heureuses en Suisse (1925), Anne et le bonheur (version abrégée) à Paris (1964) — ainsi qu’une adaptation télévisée, Anne de Green Gables (1957), faisant partie du programme Théâtre populaire de Radio-Canada (voir Lefebvre 49–50), il a fallu attendre la parution en français de la minisérie télévisée de Kevin Sullivan inspirée du premier roman des Anne pour voir apparaître une traduction canadienne-française de cet ouvrage.

Par contre, quoiqu’il existe maintenant un vaste corpus d’analyses critiques des romans de Montgomery en anglais depuis les années 1980, grâce à la parution des Selected Journals of L.M. Montgomery (cinq volumes, Oxford University Press, 1985–2004) et à la création de la L.M. Montgomery Institute à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard en 1993, le constat de Russell demeure valable pour le domaine français près d’une vingtaine d’années plus tard, puisque, entre autres raisons, les écrits intimes ne sont toujours pas disponibles pour le public francophone. Pourtant, le succès d’Anne . . . La Maison aux pignons verts en 1986 a incité la traduction rapide du reste de son œuvre au Québec et en Europe. Les Éditions Québec-Amérique publient une vingtaine de titres dans leur collection « Littérature d’Amérique en traduction ». Tandis qu’une partie du public anglophone tend à dénigrer cette œuvre soi-disant pour jeunes filles, la quatrième de la couverture de l’édition québécoise d’Anne d’Ingleside place cet ouvrage dans un contexte littéraire plus élevé : « Comme toutes les œuvres de Montgomery, ce nouveau roman de la série des Anne est une dénonciation amusante et franche de l’arrogance, de l’avarice et des préjugés qui sont le lot de trop d’êtres humains ». De plus, dans les librairies de ma ville natale de Trois-Rivières, Québec, les romans de Montgomery sont placés dans la section désignée « Littérature québécoise », et non dans celle de la « Littérature étrangère ». Il est donc étonnant que, malgré la réception de ces romans, la réception critique en français demeure inexistante.

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Les cinq articles dans ce numéro double de la Canadian Children’s Literature offrent de nouvelles méthodes d’évaluation sur plusieurs aspects de l’œuvre de cette écrivaine « hors pair au Canada » (Russell 101). L.M. Montgomery fut, on le sait, une lectrice avide tout au long de sa vie. À l’aide d’un examen serré de son journal, de ses lettres et de ses articles de périodiques, Clarence Karr propose une évaluation nouvelle des pratiques de lecture de la romancière et cela, dans un cadre théorique prenant au sérieux les réactions et les jugements d’une personne réelle, certes peu formée aux études littéraires, mais ancrée dans un contexte particulier.

De même, pour Monika B. Hilder, l’étude des écrits intimes permet de mieux comprendre la tension entre le christianisme dogmatique de son époque et la possibilité d’un accomplissement spirituel que l’on observe dans Anne . . . La Maison aux pignons verts. En effet, l’écart entre les réserves que la romancière a émises en privé sur l’institution religieuse et la tentative de présenter dans son œuvre une foi fondée sur l’imagination et l’émerveillement de l’enfant amène l’auteure à considérer L.M. Montgomery comme une « iconocaste amusée ». Jennifer H. Litster, quant à elle, s’intéresse à deux romans moins connus datant des débuts littéraires de L.M. Montgomery, La Conteuse et La Route enchantée, afin d’établir une relation thématique entre ces deux idylles enfantines et deux livres d’inspiration semblable de Kenneth Grahame. Ces deux récits de Montgomery tentent d’échapper aux conventions littéraires américaines, nettement perceptibles dans Anne, pour se rapprocher d’une représentation arcadienne à l’anglaise.

Dans son étude de la télésérie Les Contes d’Avonlea, Patsy Kotsopoulos remet en cause l’interprétation de la nostalgie et de ses effets sur les spectateurs dans la culture populaire. Tout comme Clarence Karr, elle fonde son analyse non sur des modèles de réception théoriques mais sur l’observation des réactions de cinquante téléspectatrices dans le dessein de mieux définir les valeurs que la série propose. Enfin, Lorraine York jette un regard neuf sur la vie de la romancière en tant que célébrité, soit un aspect de la carrière littéraire que les spécialistes ont ignoré au cours des dernières années. Cette étude montre comment L.M. Montgomery s’est ingéniée dans son journal à infléchir la lecture de ses œuvres et comment elle a su prévoir et influencer les interprétations de ses lecteurs et critiques une fois que ses écrits intimes allaient être accessibles au grand public.

En conclusion, ces cinq études montrent sans conteste l’étendue et la variété des approches méthodologiques que suscite l’œuvre de L.M. Montgomery : les études littéraires et celles dites culturelles, l’autofiction et l’autobiographie, l’histoire du livre et de l’imprimé. Il serait donc souhaitable que ces études soient disponibles en français, afin de permettre au public francophone de mieux apprécier tous ces aspects de son œuvre. Nous rappelons donc les paroles de Russell qui, en ce qui concerne la réception en français de cette œuvre, demeurent toujours aussi pertinentes

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en 2004 qu’en 1986 : « Il est temps, nous croyons, de relire l’œuvre de cet écrivain trop souvent relégué aux oubliettes, pour mieux comprendre l’histoire littéraire et la culture populaire » (113).

Ouvrages cités

Lefebvre, Benjamin, « L.M. Montgomery : An Annotated Filmography », Canadian Children’s Literature / Littérature canadienne pour la jeunesse 99 (2000), 43–73.

Montgomery, Lucy Maud, Anne d’Ingleside, trad. Hélène Rioux, Montréal, Québec-Amérique, 1990.

—. Anne et le bonheur, trad. et version abrégée Suzanne Pairault, illus. Jacques Fromont, Paris, Hachette, 1964.

—. Anne . . . La Maison aux pignons verts, trad. Henri-Dominique Paratte, Montréal, Québec-Amérique; Charlottetown, Ragweed, 1986.

—. Émilie de la Nouvelle Lune, 2 tomes, trad. Paule Daveluy, Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 1983.

Russell, D.W., « L.M. Montgomery : la vie et l’œuvre d’un écrivain populaire », Études canadiennes / Canadian Studies 20 (1986), 101–13.

[ © 2004 Benjamin Lefebvre ]